
Ce numéro de la
Revue africaine des livres est consacré aux différents évènements et développements qui ont eu lieu dans trois pays africains, au cours de la décennie passée, en l'occurrence l'Algérie, le Rwanda et l'Afrique du Sud. La crise algérienne, qui a débuté en 1992, s'étale sur une plus longue période, tandis que l'année 1994 constitue une année cruciale pour le Rwanda et l'Afrique du Sud. Cette année a été pour l'Afrique, à la fois une année de joie et de malheurs, une année d'angoisse et de désespoir, mais également d'espoir et de promesses.
Le mois d'avril 1994 symbolise cette ambivalence d'une manière spectaculaire. Le soir du 6 avril fut déclenché le pire génocide de l'histoire humaine. Cent jours plus tard, environ un million de Rwandais périssaient dans des circonstances apocalyptiques. Le 27 avril, les premières élections démocratiques avaient lieu en Afrique du Sud, mettant ainsi fin à l'odieux système de l'apartheid, condamné par le monde entier. Quelques semaines plus tard, Nelson Mandela, à la fois symbole de la souffrance et de la bravoure africaines, prêtait serment, en tant que premier président sud-africain démocratiquement élu. Cet événement constituait une véritable consécration, non seulement pour tous les Sud-africains ayant sacrifié leur vie, mais également pour tous ceux qui avaient lutté contre le système de l'apartheid, dans tous les pays du monde.
Les revues et essais contenus dans ce numéro analysent tous ces évènements. Cinq d'entre eux portent sur l'Afrique du Sud. La majeure partie des contributions émettent des critiques envers le régime postapartheid; les développements positifs de cette période sont également analysés.
L'essai de Patrick Bond constitue une critique de ce régime, à partir d'une perspective de gauche, dans le cadre de laquelle il aborde le thème des politiques économiques néolibérales adoptées par ce régime, et celui de l'étendue du phénomène de la pauvreté, du chômage et du sida ; il aborde également le phénomène de la suppression abusive de la liberté d'opinion. Le thème de la pauvreté est analysé dans le détail, dans la revue du célèbre ouvrage de Desai, We are the Poors, écrite par Bill Freund ; la revue du célèbre roman novateur, Finding Mr. Madini, rédigée par Rajeev Patel, s'attaque à un des aspects les plus frappants de la pauvreté : le phénomène des sans-abri. Manthiba Phalane fait une évaluation critique de la stratégie du Growth, Employment and Redis- tribution Strategy (GEAR)—Stratégie pour la croissance, l'emploi et la redistribution— en insistant sur les effets néfastes de ce plan envers les femmes. Raymond Suttner, quant à lui, affirme que celles-ci ont acquis d'importants droits au cours de la période post-apartheid. Tout en prévenant contre les risques liés à l'application du principe néolibéral, il met l'accent sur les aspects positifs de la constitution sud-africaine, généralement considérée comme une des plus libérales; Suttner plaide également pour une politique de pression constructive, plutôt qu'une politique de rejet total. Le génocide rwandais de 1994 a de lointaines origines historiques. Il a eu de graves répercussions dans la région des Grands Lacs. Les origines du conflit sont analysées dans la revue de Paul Rutayisire, relative à l'enquête historique sur le génocide, qui constitue une sorte de compte à rebours de cet événement, qui a tant fait la une de l'actualité, en avril 1994. La valeur ajoutée de cette contribution est qu'elle constitue une innovation pour la RAL , en cela qu'elle est rédigée dans une langue africaine, en l'occurrence le kinyarwanda.
Les répercussions de la crise dans la région des Grands Lacs sont abordées dans l'essai de Georges Nzongola-Ntalaja, qui décrit également les évènements et processus ayant provoqué le choc de 1994. Mais au-delà de ces vastes processus historiques, quelque peu impersonnels, l'on retrouve la réalité des traumatismes personnels vécus par les nombreuses victimes du génocide. C'est dans cette perspective que la revue des récits de Yolande Mukagasana, faite par Rangira Gallimore revêt toute sa pertinence et son caractère poignant. Le témoignage d'une victime du génocide de sexe féminin, témoignage qui est contraire à la tradition rwandaise qui privilégie les témoignages masculins, constitue un véritable défi à la tradition, et produit également un immense effet cathartique.
La cause généralement invoquée pour expliquer la violence qui secoue l'Algérie depuis 1992 est l'interruption des élections de 1991-1992, qui semblaient être à l'avantage du Front islamique du salut.
Mais Hassan Remaoun nous parle des causes c omplexes du terrorisme islamiste, en remontant à ses origines historiques (avant et après l'indépendance algérienne), mais également en analysant ce phénomène dans un contexte international. Dans la même veine, la revue de Haddab Mustapha explore les fondements philosophiques/théologiques du fondamentalisme islamique, tandis que la revue de Mohamed Daoud analyse la relation entre littérature et violence.