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Argumentaire: Architecture et société


Consacrer un numéro d'INSANIYAT à l'architecture, se rattache à l'écoute de ce qu'on en dit principalement autour de la production des trois dernières décennies. Jugée insignifiante voire inexistante, d'aucuns attribuent une des raisons de son indigence, aux architectes peu encouragés à développer des théories dans leur propre domaine. De leur côté, ces derniers déclarent être confrontés à des dédales de procédures administratives et réglementaires surannées, inadéquates et très contraignantes pour l'exercice de leur métier.

Un paradoxe est à souligner : l'autonomie relative dont se réclame l'architecture, a pour interface les champs théoriques des autres sciences sur lesquelles elle s'appuie pour se reproduire. Il se traduit par deux attitudes en discussion, celle qui défend la pluridisciplinarité et où les sciences sociales, l'anthropologie de l'espace en particulier, aurait une place privilégiée 1; et celle qui opte pour des démarches spécifiques aux compétences de l'architecture 2. D'après les protagonistes de ce camp, les architectes devraient prendre en charge l'architecture pour la sortir d'une situation qualifiée d'échec et de crise . Opinion d'ailleurs présente aux différentes explications qui ont ponctué les débats récents et qui renvoient aux vicissitudes de l'écologie et de la citoyenneté mettant à mal les rapports entre architecture et société. La notion de crise en fait, couvait depuis les années 70, après le fameux « Built form and culture » d'Amos Rapoport initiant un mouvement de théorie architecturale auquel adhèrent tous ceux qui lient l'architecture de qualité à un programme social. En l'occurrence, les positions de Fernand Pouillon déjà, de Zaha Hedid et bien d'autres se questionnent sur le rôle de l'architecte dans la société. Depuis que l'on a compris que l'évolution du confort physique assuré par la technologie et la modernité, n'a pas véritablement amélioré le cadre de vie, le répertoire des recommandations favorise l'amélioration des approches traditionnelles plutôt qu'inventives. Un leitmotiv cependant, met en garde contre toute forme de nostalgie dans ce type de démarche. Il s'agit plutôt, d'articuler des thèmes en relation avec l'histoire, l'anthropologie et l'écologie pour développer les recherches sur la définition de la signification culturelle en rapport à l'architecture et au cadre bâti.

En Algérie les zones d'habitation des nouvelles urbanisations (ZHUN), témoignent d'une influence à un moment où le peu d'architectes algériens alors en condition de service civil, n'avaient d'autres choix que d'accepter les vertus déclarées de l'industrialisation du bâtiment. L'époque se situe dans les années 70 où il fallait répondre rapidement aux besoins d'une population en attente de logements. Quels changements depuis ?

Outre la formation massive d'architectes ayant nécessité la réalisation de plusieurs structures d'enseignements à travers le territoire 3, les interventions de l'Etat se sont appliquées à mettre en place les conditions d'organisation de la profession. Les textes législatifs sur l'Architecture décrétés en 1994, annoncent que celle-ci est l'expression d'un ensemble de connaissances et un savoir-faire réunis dans l'art de bâtir . Elle est l'émanation et la traduction d'une culture . Suivis de la création du Conseil de l'Ordre pour lesquels les premières élections ont eu lieu en 1995, ils précisent la définition des intervenants en architecture que sont le maître de l'ouvrage et le maître d'œuvre et stipulent que la qualité des constructions est d'intérêt public . L'intérêt est aussi dans les valeurs patrimoniale et environnementale qui légitiment la création des Comités d'architecture, de l'urbanisme et de l'environnement bâti et dont les prérogatives sensibilisent à la protection et à la production des connaissances . Implicitement, l'université est interpellée mais le lien de l'incitation reste à faire pour transformer ses travaux en valeur d'usage pratique. Un autre effort de promotion et de reconnaissance de l'architecture est relatif à la mise en place du Concours National d'Architecture ou encore le Comité National du Cadre Bâti crée en 1997 mais qui n'est pas encore arrivé à dynamiser une réelle critique constructive.

S'engager sur les problèmes d'architecture, c'est aborder tout à la fois ceux liés aux enjeux sociaux et aux interrelations dans les processus du projet (administration, conception, formation, usage, impératifs esthétiques et techniques). Les incertitudes du temps, les rapports avec l'urbanisme et l'aménagement du territoire, les notions imprécises telles que le goût, le style, l'esthétique…préoccupent les pensées des architectes actuels. Bien qu'anciennes, les mêmes interrogations se perpétuent malgré les bouleversements dus à l'évolution  des besoins, des techniques de construction, des découvertes et disciplines, des programmes de formation, de la diversification des commandes, des aspirations et des champs d'exercice…

Depuis quelques années, le domaine du bâtiment est par la force des circonstances, cédés aux promoteurs privés qui dans cette phase de relance, l'assument difficilement. De leur point de vue les conditions de réalisation ne favorisent pas le déroulement normal des opérations de construction. En toile de fond, l'urgence cette commode invention des décideurs selon l'expression de Thierry Paquot 4, qui réduit l'architecture à des ajustements de façades, comme en témoignent autant les encarts que les manifestations publicitaires sur la promotion du logement en cours.

Piètre rentabilisation d'un corps de connaissance élevé au rang universitaire après les changements de 1968, au moment où se posait la question du profil de l'architecte à former pour l'Algérie indépendante. Les objectifs de la discipline ambitionnaient alors un large champ d'interventions inscrivant au programme, l'urbain et le rural en référence au schéma d'équilibre territorial prôné par la planification économique. Mais dans les discours et les actions, à l'exception de l'épisodique application sur les villages socialistes , l'architecture de l'Algérie actuelle est conceptuellement urbaine quel que soit le milieu d'intervention. C'est ainsi que se sont construits les mêmes blocs d'immeubles d'habitation industrialisés un peu partout dans les villes et villages. Avec le recul et une capitalisation d'expériences dans divers domaines, les architectes et autres concernés par le cadre bâti, s'interrogent sur l'architecture. Celle du passé et qu'il faut inventorier, analyser et enseigner, celle du présent qui s'expose sans captiver, celle du futur enfin qui se questionne sur les problèmes d'identité en relation aux développements tant de la technologie que des pratiques sociales.

Mais comment considérer l'architecture qu'Alvaro Siza 5 qualifie d' activité particulière et que Daniel Liberskind  classe comme l'un des plus grand mystère qui soit 6  ? Se pose-t-elle en terme de nouvelle architecture comme le soutient Jan Kaplicky 7  ou de sa disparition au sens où l'entendent Herzog & de Meron 8 ?

Nombre de questionnements s'offre à l'attention des chercheurs ayant pris pour thème l'architecture comme centre de réflexion. A travers le monde, architectes, anthropologues, sociologues, historiens, ingénieurs, paysagistes et urbanistes… confrontent leurs idées en multipliant les rencontres pour redéfinir le cadre d'une vision à dépasser compte tenu de la récurrence des problèmes 9. Ainsi en est-il, entre autres, des questions relatives à l'identité architecturale à travers le concept de métissage plus propice aux pays ayant été colonisés et dans lesquels l'Algérie se présente comme un champ prolifique. De même, l'esthétique, l'échelle, les logiques propres à une culture donnée, la part du symbolique dans l'œuvre architecturale…restent pour autant, des problématiques à étudier. Qu'en est-il aussi de celles moins explorées et qui renvoient à des réalités englobant les spécificités de ce que le langage courant nomme le quartier populaire ? Comment s'effectue l'évolution typologique de l'architecture dans un contexte de transition caractérisé par la rupture et de nouveaux usages ?

Au registre de la pratique professionnelle, quels parcours, quels processus canalisent l'élaboration et la réalisation du projet d'architecture ?

Ce dossier consacré à l'architecture est ouvert à d'autres catégories de questionnements bien évidemment, que ne manqueront pas de soulever tous ceux qui estiment qu'ils ont des choses à dire…en les écrivant.

 

 

 
 

1 Voir par exemple les séries de séminaires organisés à l' IPRAUS (Institut Parisien de Recherche : Architecture, Urbanistique, Société) sous la coordination de Philippe Bonnin.
2 - Congrès de l'Union internationale des architectes 1996, Barcelone. - Olivier Tric, « Conception et projet en architecture », l'Harmattan, Paris, 1999, 314 p.
3 Mise à part l'Ecole polytechnique d'architecture et d'urbanisme (EPAU) à Alger, il existe plus d'une dizaine de départements d'architecture intégrés à différentes structures universitaires.
4 Habiter la ville plutôt qu'y résider. L'architecte, l'urbaniste et la citoyen, in LE MONDE DIPLOMATIQUE, Novembre 1999, pages 26 et 27.
5 L'architecture en questions, 15 entretiens avec des architectes par Marianne Brausch et Marc Emery, Collection architextes, le Moniteur, 1996, p.228.
6 Id. p. 155.
7 Id. p. 89
8 Id p. 39.
9 Séminaire sous la coordination de Philippe Bonnin, IPRAUS, séances des années 2000, 2001, 2002.

 
P/ Le comité de rédaction
Ammara BEKKOUCHE

 

 

 
 
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